Pour les cinquante ans de carrière de Frédéric Rouge, un livre illustré à vingt examplaires a été rédigé.

En bas, un article de Charles Gorgerat.

CINQUANTE ANS DE PEINTURE

Sous ce titre a paru récemment un magnifique album qui comporte 46 planches (dont 6 en couleurs), offrant au public une très belle collection des principales oeuvres picturales de Frédéric Rouge. Cet album, réussi à tous égards, est précédé d'une préface, extrêmement intéressante et fort originale, due à la plume de M. G. Addor, chancelier d'État.

Les oeuvres reproduites montrent l'extrême variété du talent de Frédéric Rouge : portraits, paysages, scènes de la vie champêtre, scènes militaires, scènes de chasse, scènes alpestres, voire même affiches et vitraux.

En dépit de cette diversité, l'œuvre du peintre d'Ollon constitue un ensemble harmonieux, qui fait ressortir les qualités exceptionnelles de ce grand artiste de chez nous.

Ces qualités sont avant tout la personnalité, la sincérité, la mesure et la grande modestie.

Frédéric Rouge est lui-même. Il suffit d'ailleurs de le voir pour se rendre compte que l'on se trouve en présence d'une forte et sympathique individualité : sa fine silhouette de gentilhomme-artiste, son costume si personnel qui tient du chasseur et du peintre, ses yeux pénétrants, pétillants de malice et de bienveillance, ses mains aristocrates, son "classicisme " tempéré d'un romantisme sobre et discret. Le peintre a la même note personnelle que l'homme. F. Rouge n'appartient, en effet, ni à un clan, ni à une chapelle artistique. Il ne cède pas non plus aux caprices de la mode, ni aux excentricités artistiques qui peuvent assurer des succès passagers, mais qui sombrent très vite dans l'oubli ou dans le ridicule.

Les oeuvres de F. Rouge respirent la vérité, la probité, la santé. Pour quelques-uns, ce sont évidemment de graves défauts ; mais pour le vrai public, exempt de snobisme, ce sont des qualités maîtresses, que notre peintre possède à un degré éminent. Ces qualités, il les montre non seulement dans le choix des sujets, mais dans la manière personnelle de les traiter, dans le fini et la nuance de l'œuvre achevée. Et c'est à cause de ces qualités que, malgré les oppositions et les injustices dont il a parfois été victime au début de sa carrière, F. Rouge s'est imposé et qu'il est considéré aujourd'hui - à juste titre - comme l'un des grands artistes de notre pays.

Le peintre Rouge a précisément le mérite - que je considère comme essentiel - d'être compris et aimé de ses concitoyens. Il y a trop souvent des cloisons étanches entre les artistes et le public. L'hermétisme de certains peintres, le fossé qui se creuse entre eux et la nation, l'incompréhension mutuelle qui en résulte, sont aussi déplorables pour l'art que pour le peuple. Rouge, au contraire, tout en poursuivant, sans compromission, un idéal hautement artistique, est toujours resté en contact intime avec le pays. Il n'a jamais rompu le lien qui l'unit à la terre de ses pères. C'est pourquoi, il est resté en communion avec notre peuple et qu'il a peint d'une manière si remarquable et parfois si émouvante, les gens et les choses de chez nous. A la fois réaliste et idéaliste, F. Rouge a su donner une image sincère et magnifique de notre pays et de notre race.

Tous ceux qui se procureront le bel album "Cinquante ans de peinture" - monument de gratitude et de fierté élevé à l'honneur d'un concitoyen aussi distingué que modeste -, vivront des heures délicieuses en trouvant ainsi rassemblées les oeuvres les plus caractéristiques de notre grand peintre, éparses aujourd'hui dans les musées et dans les collections particulières. Ils y trouveront de nouvelles raisons d'admirer la belle terre qu'ils aiment. Ils seront reconnaissants à Frédéric Rouge d'avoir exprimé si parfaitement notre sens du beau, de s'être fait l'écho de notre sensibilité, le miroir fidèle de l'âme vaudoise.
Charles GORGERAT.

(1) Editions E. Freudweiler-Spiro, Librairie Centrale, Lausanne.